mardi 16 avril 2013

J'irai (re)verser 2002 sur tes tripes


Comme la plupart des méditerranéens, j'aime les rousses, l'odeur du bois de cèdre, rajouter du piment sur tout ce que je mange et m'énerver pour pas grand chose. Et parmi les choses tout à fait insignifiantes qui me font criser par delà les limites du raisonnable, les tops de fin d'année ont longtemps bénéficié d'une place de choix.
Oui, je dis longtemps parce que ce n'est plus tellement le cas aujourd'hui. Entendons-nous bien : je trouve toujours ça aussi laid et déprimant, mais ça ne me dérange finalement pas plus que de voir un type se masturber dans les toilettes d'une station service pendant que je me lave les mains. C'est à dire que ça reste assez gênant mais que je peux gérer la situation. Les plus observateurs auront d'ailleurs remarqué que je n'ai pas posté de bilan cette année (hormis un truc consacré aux pochettes de disques de 2012 et quelques listes vite fait chez New Noise, Tsugi, In Bloom et Oedipe Purple, ce qui fait quand même beaucoup, vous en conviendrez). En fait, pour être tout à fait honnête, j'avais commencé à en faire un, mais arrivé à la moitié, je me suis dit qu'il serait peut être plus intéressant de revenir sur un bilan précédent, plutôt que d'en faire un nouveau que je serai de toute façon obligé de renier dans six mois.
Dix ans me semblant une période d'affinage raisonnable pour un disque, j'ai donc décidé de me pencher sur l'année 2002.
Pour aider les moins frais d'entre vous à resituer, 2002 c'était l'année juste avant la canicule, celle où Le Pen est passé au second tour et où tout le monde et sa soeur vous les brisait avec "Losing My Edge", "House Of Jealous Lovers", "Hands Around My Throat", "Can't Get You Out Of My Head", "Hot In Herre" et "Heartbeats".


5 disques que j'écoutais en 2002

PROGRAMME L'Enfer Tiède (Lithium)
2002 : année faste. Je vivais en province, la plupart des gens que je fréquentais avaient sombré dans la drogue, l'alcool, la dépression ou les trois à la fois (je travaillais dans le milieu du spectacle, ok) et je sortais avec une fille aux yeux gris trouble et au métissage conjectural (moitié anglaise, moitié espagnole - souvenez-vous d'une seule chose à propos de cette combinaison : ce sera fabuleux pour ce qui est de la bagatelle mais, pour tout le reste, vous connaîtrez la douleur de celui qui traverse un mur de flammes), qui avait -entre autres choses- oublié de me préciser qu'elle n'avait pas complètement quitté son mec précédent, psychopathe notoire qui me cherchait dans tout le foutu patelin pour me transformer en cerf-volant. Pour oublier cette fâcheuse situation, je n'ai rien trouvé de mieux à faire que de me taper mon agent d'assurance, une blonde écervelée pleine de seins, en me disant qu'au moins comme ça, ce serait fait et que ça ne viendrait pas me pourrir la vie plus tard (ma théorie était à l'époque que tous les mecs hétéros rêvent secrètement de se taper une blonde écervelée pleine de seins, et que s'ils ne le font pas le plus tôt possible -pour réaliser preuves à l'appui que c'est exactement comme de transformer sa vie en une version Extended Mix d'un single de Cascada- ça leur retombera dessus un jour au l'autre, et très probablement au plus mauvais moment). Enfin, pour parfaire le tableau, j'écoutais en boucle L'Enfer Tiède de Programme, un disque dur, sombre, brutal, minimaliste, misanthrope et gentiment prétentieux, dans lequel j'adorais tout particulièrement le morceau "Une Vie" (et plus précisément le deuxième couplet, qui se terminait par "Une vie où on avance un couteau à la main/une vie où plus on réfléchit/et plus on se dit qu’on aurait préféré un fusil"). Et puis un jour, un type m'a fait remarquer qu'Arnaud Michniak avait exactement la même voix que la marionnette de François Bayrou dans les Guignols, alors j'ai jeté ma copie de L'Enfer Tiède, j'ai quitté ma nymphomane adultère et mon agent d'assurance, laissé tomber mes études et mon job et j'ai déménagé à Paris.
 
ISIS Oceanic (Ipecac)
Je n'avais pas aimé Celestial, et encore moins The Red Sea, mais à une époque où Mogwai était déjà inécoutable et Godspeed You! Black Emperor toujours pénible, le groupe d'Aaron Turner avait réussi avec ce troisième album à dégager un spot à peu près fréquentable dans la musique pour barbus qui construisent des pyramides en pleurant. A la réécoute, je ne peux pas nier qu'Oceanic garde une certaine tenue et que les premières notes de "The Beginning And The End" ou "Carry" font instantanément jaillir un mur de souvenirs ultra-violents. Mais la musique ce n'est pas juste des souvenirs, sinon on écouterait tous INXS en boucle pour revivre ad infinitum notre première pipe.

dälek From Filthy Tongue Of Gods And Griots (Ipecac)
Pendant quelque chose comme trois ans, peut être quatre, j'aurais été capable de vous enfoncer le nez dans le cul à coups de pompe si vous aviez émis ne serait-ce que le début d'une réserve sur dälek. Je les ai vus pour la première fois en 1999, sur un tapis sale, dans un PMU Luxembourgeois, en première partie de The Lapse, et le choc a été si sévère que ça c'est soldé par l'organisation de leur première date en France (à Nancy, avec Programme, tiens !), même si techniquement, c'était la deuxième, vu que le groupe avait joué en première partie de Tomahawk à l'Elysée Montmatre quelques mois avant. Et puis le temps est passé, les préoccupations aussi et, sans vraiment que je sache pourquoi, j'ai complètement décroché de dälek, au point de ne plus pouvoir en supporter la moindre note aujourd'hui. Ce genre de choses arrive. C'est même la raison #1 pour laquelle il ne faut JAMAIS se faire tatouer le nom d'un groupe.

ELECTRIC WIZARD Let Us Prey (Rise Above)
J'ai littéralement passé l'année 2002 à essayer me dépêtrer de relations avec des filles à problèmes et à haïr la terre entière. Il y avait donc énormément de place dans mon monde froid et humide pour Let Us Prey.

KNUT Challenger (Hydra Head)
Pour être tout à fait honnête, je n'ai pas beaucoup écouté Knut en 2002, mais je les ai, en revanche, pas mal fréquentés. Fin août 2002, on s'est comme ça retrouvés en Flandres pour le festival Pukkelpop. Un des highlights de cette édition, outre la baston à coups de chaises et de matelas pneumatiques pendant 2 Many DJ's et le feu d'artifice déclenché par le premier coup de caisse claire du batteur de Nickelback, c'est qu'on a trouvé, dès notre arrivée, entre deux mottes de terre, un blister de la taille d'une enceinte de mini-chaîne, qui contenait de quoi rassasier deux personnes en herbe pendant 10 jours et un sachet de champignons avec lequel il était tout à fait envisageable de faire la semaine. Didier, le chanteur de Knut, particulièrement porté sur les hallucinogènes, est immédiatement rentré à sa tente pour réduire son taux d'alcoolémie à grands coups de jus d'orange et nous a invité à faire de même, en commandant plusieurs tournées de softs. A son retour, on devait, en tout sobriété, prendre les champis ensemble, selon un rituel ancien dont lui seul connaissait les étapes précises. Malheureusement, quand Didier est revenu, tout le monde était rentré se pieuter, fatigué d'attendre totalement déssaoûlé au milieu de flamands qui hurlaient comme des animaux qu'on égorge sur l'intégrale de Pennywise. Le type n'a alors rien trouvé de mieux à faire que d'avaler l'intégralité du sachet de champignons. Le lendemain, on l'a retrouvé au premier concert de la journée (guess who ? Programme ! véridique) hagard, en totale souffrance, écrasé par la réalité. Il a erré comme ça pendant toute la durée du festival, la bouche ouverte, le visage figé dans une douloureuse expression d'angoisse. Le 3ème jour, on l'a retrouvé pendant le calamiteux DJ set de Mr. C, le rapper-gogo de Shamen. On était trois, il lui a fallu 40 secondes pour nous reconnaître, et puis il a dit : "trois bières ok ? C'est ma tournée". A cette heure de la nuit, il ne restait plus qu'un bar ouvert sur tout le site : le plus grand, distant de plus de 500 mètres, logé derrière un genre de colline qui séparait le terrain en deux. On l'a regardé partir en se disant qu'on ne le reverrait plus. 30 minutes plus tard, on l'apercevait, vacillant, à bout de forces, se hisser au sommet de la colline avec quatre pintes à la main. 2002 a été une vraie pute, mais rien que pour ce moment, je n'en regrette pas la moindre seconde. C'est comme si tout avait été aligné par une force divine pour qu'on en arrive là, précisément. Rien que d'y penser, je vous jure que j'ai presque envie de pleurer.



5 disques auxquels il était techniquement impossible d’échapper en 2002

THE STREETS Original Pirate Material (679)
Réécouter Original Pirate Material en 2013, c'est un peu comme de retrouver un vieille cassette de freestyles enregistrés sur Radio Nova circa 1989 (celle où il y a ton cousin qui fait rimer "paires de Weston" avec "Al Capone"), appuyer sur play en frissonnant comme une collégienne fiévreuse et se rendre compte que ton neveu de 14 ans a effacé la bande pour s'enregistrer en train de rapper comme un putain de vélo sur des instrus qui ressemblent à des pubs Sephora.

QUEENS OF THE STONE AGE Songs For The Deaf (Interscope)
JOHNNY CASH American IV: The Man Comes Around (American)
J'ai du entendre ces deux disques un milliard de fois en 2002. Dans des bars, des soirées, des voitures, des salles de concerts, chez des gens et des disquaires. Tout le monde écoutait ces putain de disques tout le temps. A tel point que tu ne te posais même plus la question de savoir si tu avais ou non un avis dessus, parce que c'était tout à coup devenu à peu près aussi stupide que de te demander si tu étais pour ou contre Jean Moulin, les fraises ou la transpiration.

THE NOTWIST Neon Golden (Virgin)
WILCO Yankee Hotel Foxtrot (Nonesuch)
J'ai littéralement passé l'année 2002 à essayer me dépêtrer de relations avec des filles à problèmes et à haïr la terre entière. Il n'y avait donc pas de place dans mon monde froid et humide pour des groupes comme The Notwist et Wilco.

METRO AREA Metro Area (Environ)
Je crois que toute ma vie durant, à chaque fois que j'entendrai "Miura", je me verrai âgé de 26 ans dans une Twingo aux portières défoncées, roulant dans la nuit vers un absolu extatique qui se terminait souvent par un pastis chez Wolff à 8h du matin, entourés de porn-stars fêtant leur anniversaire et de légionnaires dansant le tango en paraboots. Ne cherchez pas, ce bar n'existe plus et je crois que c'est mieux comme ça.

2 MANY DJ'S As Heard On Radio Soulwax Vol. 2 (PIAS)
On dira ce qu'on voudra, mais la baston à coups de chaises et de matelas pneumatiques était vraiment une belle baston.



5 disques classés dans les tops 2002 que plus personne n’écoute

N*E*R*D In Search Of... (Virgin)

THE VINES Highly Evolved (Capitol)

CARLA BRUNI Quelqu'un m'a dit (Naïve)

THE DATSUNS The Datsuns (V2)

RYAN ADAMS Demolition (Lst Highway)





Un disque, un seul, de 2002 que j’écoute toujours régulièrement en 2013

LOST SOUNDS Rat's Brains & Microchips (Empty)

Et je n'ai vraiment pas de meilleur argument que ces deux minutes et quarante-trois secondes.

2 commentaires:

  1. Blog de l'année, mais on verra laquelle plus tard.

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  2. Abravanel Enchilada18 avril 2013 à 19:04

    A la fin de chaque paragraphe, je suis obligé de remonter voir le premier .gif

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