
En 1939, on présente à Cannes un film russe intitulé
Si Demain C’est La Guerre, et, effectivement, le lendemain c’est la guerre et la projection n’a pas lieu. Alors quand tu te retrouves face au nouveau Werner Herzog qui est, techniquement, un remake de
Bad Lieutenant, le chef d'oeuvre absolu d'Abel Ferrara, où le rôle d'Harvey Keitel est repris par Nicolas "poupée mutante" Cage, tu te dis que tu n’auras pas forcément besoin de conjonctions aussi improbables pour comprendre que tu es tombé sur une merde à l'exceptionnel degré de pureté.
Sauf que voilà,
Bad Lieutenant - Port Of Call New Orleans est loin, très loin, de se limiter à une simple faisanderie. C'est un film qui appartient en réalité à une toute autre catégorie : celle de films tels que
Ils Sont Fous Ces Sorciers (où Jean Lefebvre et Henri Guybet affrontent des forces vaudou qui prennent possession d'un gant de toilette) ou le thermonucléaire
Drôle De Gendarmes (comédie de Bernard Launois avec Sim et Robert Castel qui contient les gags les plus "autres", les plus incompréhensibles et les plus arriérés de la deuxième moitié du XXème Siècle, à commencer par celui où un acteur noir va prendre un bain et en ressort blanc).
Il faut dire que, sans même parler du résultat final, les explications totalement paradoxales d'Herzog et des producteurs du film avant sa sortie en disaient déjà long sur la teneur du projet, présenté tour à tour comme un remake, une suite, une adaptation libre, et finalement un film qui n'avait absolument rien à voir, mais sur lequel un des producteurs -qui possédait les droits du film de Ferrara- avait apposé le label "Bad Lieutenant" pour des raisons assez floues. A ce niveau, la vérité se situe assez clairement quelque part entre la première option (le remake) et une cinquième, qui n'a visiblement pas été évoquée (l'hommage maniaque et exalté à l'ensemble de l'oeuvre de Bruno Matteï).
En effet, Herzog a beau clamer qu'il n'a jamais vu le
Bad Lieutenant de Ferrara et hurler à la calomnie dès qu'on qualifie son film de remake, la filiation entre les deux métrages est pourtant plus qu'évidente. Totalement corrompu et psychotique, le personnage de Cage, comme celui de Keitel, fricote avec la pègre, détourne drogue et argent et se fait aider dans sa sombre besogne par tout un tas de petits truands et quelques-uns de ses collègues, dont un jeune flic qui ressemble à un mannequin d'étude pour étudiants en dermatologie moulé sur Stéphane Eicher.
Cage passe ainsi les 2 heures du film à se taper des traces (dans sa voiture, dans des pièces pleines de petits Jean-Paul II en plâtre, ou en compagnie sa petite amie prostituée, interprétée avec une fascinante absence de charisme par Eva "poisson mort" Mendes).
A placer des paris suicidaires sur des matches de baseball foireux dans des bars pourvus de distributeurs de haricots rouges.
A courir après des malfrats à peine majeurs dans des gares routières.
Et à abuser de son insigne de Lieutenant pour menacer des adolescents aux muscles trop saillants ou aux jupes trop courtes.
Dans l'unique but de leur piquer leur crack.
Et de leur faire tâter du fier bâton de la Justice.
Bref, autant d'éléments renvoyant directement au
Bad Lieutenant original, le cadre désolé de la Nouvelle Orléans post-Katrina en plus, la pertinence et une certaine forme de classe en moins (la scène avec les deux adolescents résumant à elle seule toute la vacuité du film : là où Ferrara mettait en scène Keitel en train de se masturber avec véhémence dans une scène aussi absurde que dérangeante, Herzog se contente d'un pathétique numéro de pervers pépère de Cage, appuyé par deux rebuts du casting de
Gossip Girl).
Mais, bien au-delà du simple remake foireux,
Bad Lieutenant - Port Of Call New Orleans fait surtout preuve d'une véritable puissance mongolo, grâce à l'association de trois compétiteurs de poids :
1. Nicolas Cage
Immergé à 300% dans son rôle de flic pervers, ravagé et semi-handicapé (il s'explose le dos au début du film en voulant sauver un dealer de la noyade après le passage de l'ouragan Katrina), Cage alterne tout au long du métrage deux modes de jeu bien distincts :
- Le mode "extra-terrestre fraîchement débarqué sur Terre et tentant de comprendre les rites, us et coutumes de ses habitants"
Un mode qui peut être utilisé en extérieur comme en intérieur, avec ou sans transpiration apparente.
Et qui peut, bien entendu, être appliqué aussi bien sur les êtres humains que sur les animaux.
- Le mode "furioso" (dit également mode "Frédéric Lefèbvre")
Un mode protéiforme, qui permet à Nicolas "poupée mutante" Cage d'exprimer à la fois haine casual et rage totale.
Mais aussi quelques variantes plus complexes, comme le bouillonnement contenu, résultat du croisement entre les modes "Eric Zemmour" et "Elie Semoun"
2. Fairuza Balk
Vous avez sans doute déjà vu Fairuza Balk, petite actrice aux yeux turquoise, aux lèvres rouges et aux dents jaunes dans des films tels que
The Craft,
American History X,
Almost Famous ou
Gas Food Lodging (non, celui-ci vous ne l'avez probablement pas vu, mais je tenais à le citer parce qu'il est plutôt pas mal et que la B.O. est signée J. Mascis). Et Fairuza Balk, donc, fait partie du club très restreint d'acteurs dont la seule présence à un générique signifie "Alerte : Purge Massive" (les deux plus éminents membres de ce club aussi prisé que sélectif étant, pour mémoire, Mario Van Peebles et Sandra Bullock).
On notera au passage que sa performance dans
Bad Lieutenant - Port Of Call New Orleans est, contrairement à celle de Nicolas "poupée mutante" Cage, centrée sur un mode de jeu unique : le mode "pied sur le retour", dit également mode "Lemmy".
3. Werner Herzog
Oubliez les chicanes avec Klaus Kinski et les caméos freaky chez Harmony Korine : en 2009 Herzog a clairement mis de côté la force psychotique d'
Aguirre et
Cobra Verde pour lorgner vers la folie psychotronique de
Virus Cannibale et des
Rats De Manhattan, classiques indiscutables du regretté Bruno Matteï, dont l'influence est ici omniprésente : bad guys présentés façon "menu déroulant Street Fighter transposé dans décor de salon de thé genevois"
Comportement erratique de Nicolas "poupée mutante" Cage, qui sort un rasoir électrique de sa poche en plein interrogatoire (interrogatoire qui a d'ailleurs lieu dans une chambre d'hôtel où il apparaît de manière totalement impromptue en mode "vampire traqué")
Scènes de pur délire Z où un crocodile se dandine sur fond de post-rock et où des iguanes se lancent dans une vertigineuse chorégraphie rhythm & blues
Et la magistrale scène finale où Nicolas "poupée mutante" Cage et le dealer qu'il a essayé de sauver au début du film (et à cause de qui il s'est fracassé le dos, si vous suivez) se livrent, à la lumière d'un aquarium, à un échange méditatif riche en fruits que Cage conclura avec une punchline tout droit sortie de la réserve à vannes de Fabien Onteniente.
Sortie en France prévue le 3 mars 2010 sous le titre (on ne rigole pas)
Bad Lieutenant - Escale à la Nouvelle Orléans.